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I : HISTOIRE          II : COMMENTAIRES          III : EXTRAITS






































































L'HISTOIRE...



« Je vous parle d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître »


René Coty est Président de la République.
Pierre Poujade vocifère contre les intellectuels.
Sur le banc, Carmen houspille La Hurlette.
La Reine d’Angleterre se rend pour la première fois en France.
Dans « L’Arbre de Vie » Montgomery Clift succombe au charme d’Elizabeth Taylor.
Le Général Massu conduit la bataille d’Alger.
1957…


À côté de ces turbulences publiques, le silence d’une vie. De celle d’Yvette Zunino, modeste postière d’une tranquille province, qui semble – à 27 ans – avoir arrêté son histoire. Elle partage le plus clair de son temps entre son « placard postal » et la maison de ses parents. Est-elle heureuse ? Elle en donne l’apparence. Mais l’histoire, son histoire, va la rattraper. Sous la forme d’une manie vicieuse, endormie depuis longtemps, indicatrice d’un insupportable mal-être. Elle n’aura le choix que de vouloir s’en libérer, en s’autorisant enfin de grandes décisions.
Mais rien ne sera simple…


« La Griserie de l’Ipéca » est d’abord la peinture – au-delà d’un milieu – d’une époque, où l’on se réveillait au son des postes superhétérodynes.
Cela veut être ensuite l’espoir de défricher – après une éloge de la différence – le sentier difficile où doit s’aventurer la quête de la liberté.
Pour ce faire, ce texte tente d’aller à la rencontre des mots pour eux-mêmes, de leur tournure comme de leur musique.
Mais, rassurez-vous, ce n’est que pour mieux raconter cette histoire.

Qui reste avant tout une histoire d’amour…


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Premier chapitre du roman


(1 chapitre sur 23, 6 pages sur 244)


I



Séchée par un soleil falot la brume s'envolait. Sans surprise, la campagne dévoilait une platitude de champs monotones unanimement dédiés à la même culture fourragère. De rares cris d'oiseaux secouaient le silence. Le sol noirci verdissait jusqu'à un ton très soutenu dans le temps où un ciel laiteux virait à l'argenté, faute de bleu. Un nouveau jour naissait. Prêt à tout pour ressembler à celui de la veille et ne laisser prévoir aucun lendemain qui change.
Ennuyé de cet alentour sans même un horizon possible, la ville s'étirait dans un claquement de volets. La modernité des stores vénitiens et autres persiennes roulantes ne l'avait point encore atteinte. Non par indigence - les bas de laine y étaient plutôt cossus - mais bien du fait d'une tournure d'esprit commune de ses habitants. à force d'attendre l'irréparable ou le dernier cri, rien ne se passait. Et il en était ainsi aussi bien pour les choses que pour le reste. La vie s'écoulait, tirée par une vague espérance, mais on ne savait pas vraiment de quoi. Les convois funéraires qui traversaient parfois la ville en donnaient une sévère réponse mais nul n'y prêtait cas, simplement bienheureux d'être toujours de ce monde. Et de pouvoir continuer à attendre.

La rue principale de ce chef-lieu de canton justifiait de son appellation de boulevard : deux autobus pouvaient s'y croiser à leur aise et elle monopolisait la quasi-totalité des commerces ainsi que l'ensemble des édifices administratifs. Bien droite et toute en longueur elle scindait le bourg en deux parts presque égales. Aucune déviation n'ayant jamais été souhaitée, une route départementale de bonne fréquentation s'y engouffrait directement. En cette heure pourtant matinale le vrombissement des quatre temps était déjà soutenu, lancinant de vieilles façades nostalgiques des couinements des charrettes d’antan. Il en serait ainsi jusqu'à l'instant précis où la nuit tomberait tout comme le silence, rompu soudainement par les pétarades d'une motocyclette : à l'heure des informations diffusées par la T.S.F., il n'y avait guère que quelques jeunes gens à être encore dehors.
L'agitation permanente du boulevard y attirait quasiment tout le monde, qui s'affairait, flânait, vaquait, se croisait, se saluait, taillait une bavette devant la boucherie ou ailleurs, levant la voix quand la circulation grondait trop fort. C'est ici que le bruit côtoyait la rumeur. Mais ici seulement. Tenez, prenez cette ruelle qui invite à s'aventurer dans l'un des deux morceaux de la ville. Au bout de quelques mètres, elle se déhanche, oublie le boulevard, et c'est bien vite le silence. Et le désert. Toutes les autres voies adjacentes sont bien pareilles et semblent faites uniquement pour aller autre part. Le plus vite possible. Les connaissances s'y saluent sans ralentir le pas, l'inconnu est scruté jusqu'à la méfiance. Quant au baguenaudier qui se commet à errer en ces lieux, il ne tardera pas à sentir comme des fourmis lui picotant nuque : derrière des rideaux bonnes femmes soulevés discrètement, la rumeur s'est tapie...

À un carrefour de ces rues épieuses se trouve une placette ornée d'une fontaine. Comme tous les matins, Yvette fait claquer les volets de sa chambre du troisième étage. Une brève inspection n'ayant rien révélé d'anormal sur la place, elle jette un coup d'œil vers le ciel pour tenter d'y découvrir le temps de la journée. Puis croise sans hâte sa fenêtre, ignorant le regard sournois de la vieille d'en face.
– Yvette!..... c'est prêêêêt!...
À bientôt trente ans Yvette vivait toujours chez ses parents. Lassée des anxiétés maternelles qui la taraudaient dès l'aube, elle avait depuis longtemps déserté sa chambre d'enfant, contiguë à la parentale, pour se réfugier tout en haut de la maison où elle pouvait, enfin, dormir à poings fermés et à porte close. Yvette enfila un peignoir, descendit jusqu'à la cuisine, où un thé fumant l'attendait en compagnie de toasts confiturés.
– Comment, pas encore prête ?..
Yvette embrassa sa mère sans répondre et avala posément son petit-déjeuner. Vinrent ensuite les rituels de la toilette, du choix des vêtements, de l'inspection attentive face au psyché de l'entrée… «Tiens, pas mal du tout ces cheveux relevés…», pensa-t-elle en faisant virevolter d'imposantes créoles, cadeau de l'oncle Antoine pour son vingtième anniversaire. De bonne taille et plus que mince, elle ne s'autorisait que des tenues très sobres pour faire oublier sa stature. Ne concédant de fantaisies qu'à un visage plutôt régulier, agrémenté par un nez en trompette, et à une abondante chevelure blonde, qu'elle portait très long. Pour ne pas faillir à l'étiquette, avant de sortir, elle souhaita une bonne matinée à sa mère qui en était au moins à sa dixième consultation de la pendule.

Bien vite, elle rejoignit le boulevard où, soulagée, elle prit son temps : il n'était que sept heures quarante-cinq. Abandonnant le bord du trottoir à des pas plus rapides, elle contemple la vitrine du libraire, rectifie machinalement une mèche rebelle.
– Bonjour, Mademoiselle.
Comme à l'accoutumé, le libraire était le premier à la saluer.
– Bonjour, Monsieur.
– Le soleil est encore paresseux, aujourd'hui…
– Oui, mais il fait moins froid qu'hier.
Plus loin elle embrasse une amie, lève un bras amical en direction d'une autre. Quelques courtoisies échangées avec l'épicière piquant ses étiquettes
– « Tiens, il faudra que je dise à maman d'acheter des tomates ».
Brusquement, elle change de trottoir : elle vient d'apercevoir la silhouette pliée de la mère Antoinette.
– « Si elle me vois, j'en ai pour un quart d'heure… »
Cette octogénaire à langue véloce la connaissait depuis toujours. Et depuis toujours elle lui débitait à chacune de leurs rencontres un questionnaire réglé. Famille, études, projets, toilettes : rien ne restait dans l'ombre, même le plus caché, au risque d'inévitables gorges chaudes. Il lui avait fallu être grande pour en prendre conscience. Grande… Yvette avait comme un frisson au souvenir des projets que la mère Antoinette ne manquait jamais de faire autrefois à son égard. Moins pour leur contenu que par leur conclusion :
– Quand tu seras grande…
Elle, qui accusait adulte un mètre soixante et seize à la toise du pharmacien, avait toujours contemplé avec angoisse la progression exponentielle des traces crayonnées sur le mur de sa chambre, témoins d'une croissance nettement supérieure à celle des enfants de son âge…
Fort heureusement, la mère Antoinette était quasiment sourde et refusait obstinément de se faire opérer de la cataracte : Yvette l'évita sans encombre.

– Bonjour, Mademoiselle Zunino…
Yvette n'aimait pas son nom. Je dis bien son nom : son prénom lui convenait tout à fait et elle le trouvait même plutôt coquet. Mais quand on s'appelle Zunino, cela donne forcément des initiales qui laissent un goût fâcheux d'arrière-garde : Y.Z... Condamnée par l'état-civil à rouler en queue de peloton, on l'avait enfermé dans une fatalité de perdante ou, au mieux, d'oubliée. Toujours la dernière. Sur toutes les listes, depuis les scolaires jusqu'aux électorales. Il vient un temps où cela ne lasse même plus...
Comme quoi l'habitude parvient toujours à supplanter la révolte, et en devient - paraît-il - une force ou pour le moins une vertu.
À l'école, elle ne pouvait encore pas avoir acquis un tel détachement. L'année de son Cours élémentaire Deuxième Année lui laissait un goût amer. Son institutrice - une vieille fille sévère et grinçante - avait un jour fait un cours sur les initiales, prenant comme exemple celles de ses élèves : l'occasion était trop belle, la raillerie facile, et la maîtresse rallia facilement une classe rieuse à tout jamais d'Y.Z… Reléguée à l'arrière-plan, tant en cours que sur les rangs, on ne pouvait manquer de l'apercevoir du fait de sa haute taille. Mais de loin.
Très bonne élève jusque-là, elle devint tout juste passable. Et poursuivit des études sans peine et sans relief. À une époque, elle aurait passé sans grand problème le Certificat d'études Primaires. Sa mère l'ayant obtenu en son temps, elle se devait d'aller plus loin. Ce qui la conduisit à pousser jusqu'au BEPC, sans jamais avoir redoublé aucune classe. Sur sa lancée elle présenta le concours des Postes où elle obtint un rang suffisamment honorable pour pouvoir bien vite postuler et être nommée dans sa ville natale, après une première vacation au service du tri.

Yvette s'était installée plutôt vite dans sa nouvelle vie professionnelle et d'autant mieux qu'elle avait très vite obtenu son bâton de maréchal. La première des raisons en était d'ordre familial : comme elle avait surpassé sa mère tant par ses études que par son statut de fonctionnaire, ses parents, amplement satisfaits de ces succès inespérés, lui auraient dans tous les cas coupé les vivres si elle avait eu la tentation du Baccalauréat. C'est ainsi que l'on comprenait l'ascension sociale chez les Zunino : nécessaire mais suffisante quand la génération montante avait fait juste un pas de plus. Pour aller plus haut il n'y avait qu'à attendre la vague suivante. La seconde des raisons, toujours familiale, était encore plus indiscutable. Elle avait un seul frère, Alexandre, plus jeune qu'elle de moins d'un an, qui n'avait jamais manifesté à son envers la moindre appétence pour les études. Il avait fallu, après une laborieuse Classe de Fin d'études, le mettre enfin en apprentissage chez un électricien se trouvant à plus de soixante kilomètres. Une pension était nécessaire, et les Zunino durent se sacrifier pour subvenir au gîte et au couvert. Yvette en fit aussi les frais. Aucun choix ne lui était offert : l'on ne pouvait en aider plus qu'un, et c'était bien sûr le garçon.

– Salut Yvette !...
Serrant la main à un de ses collègues, toute vaine nostalgie évaporée, Yvette gravit d'un pas léger les quelques marches qui conduisaient à la Poste.
Il était sept heures cinquante-cinq, en ce jour de février 1957.
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